La gestion des frelons asiatiques par la Région bruxelloise a-t-elle été imprudente ? Des experts et des citoyens engagés dans la lutte contre cette espèce affirment unanimement cela. Ils critiquent l’inaction des autorités régionales face à cette invasion qui aurait pu être mieux organisée, surtout qu’elle était prévue. Actuellement, des collectifs de citoyens s’organisent pour surveiller les frelons, capturer les reines et éliminer les nids afin de compenser l’insuffisance des actions gouvernementales.
« Si vous regardez là-haut, vous verrez les restes d’un nid. Juste derrière les bâtiments rouges, il y en a d’autres« . Louis Monéger fait partie du Groupe F qui lutte contre la prolifération des frelons à Bruxelles. Ici à Auderghem, à quelques centaines de mètres de la station de métro Demey, il est intervenu à plusieurs reprises l’année dernière. « Il y en avait un là aussi. Et on est à 100 mètres à peine du premier. Et ce n’est pas tout, il y en a encore un à Demey, un autre dans le pâté de maisons un peu plus loin et puis encore un dernier près du restaurant The Lodge à Boitsfort. Donc dans un rayon de 500 mètres on en avait 5 qui étaient actifs et qu’on a neutralisés. Tout ça pour vous dire que la densité est là« .
Presque sans ennemis, avec un cadre optimal en matière d’habitat et de nourriture, le frelon asiatique s’est épanoui à Bruxelles.
« C’est typiquement un insecte qui se sent bien en ville et qui s’y établit. Et si on ne fait rien, il prolifère« . Aujourd’hui, les spécialistes estiment qu’il y a près de 30 nids au kilomètre carré dans la capitale, avec des risques pour la santé publique mais aussi pour la biodiversité. « Il faut savoir qu’un nid, en moyenne, ça consomme onze kilos d’insectes. Il y a une part importante d’abeilles, environ 40 pourcents mais il y a 60 pourcents d’autres insectes. C’est de la nourriture en moins pour les oiseaux et donc, forcément, c’est l’ensemble de la chaîne alimentaire qui est attaquée« .
On ne peut pas stopper l’avancée de cette espèce qui a commencé à remonter en Europe au début des années 2000 et qui a fait son apparition à Bruxelles en 2018. Louis Monéger considère qu’il aurait été possible de mettre en place des actions pour réduire son impact.
« Oui, il y avait des choses qui auraient pu être faites, qui auraient permis au moins de ralentir la progression et de faire en sorte qu’on soit prêt quand il arrive. Ce qui n’a pas été le cas. Clairement les autorités publiques n’ont pas été à la hauteur« .
Oriane Rollin, qui dirige le CARI, le Centre de recherche et d’information apicoles, critique également l’inaction des autorités à Bruxelles.
« Il n’y a pas eu de prise de conscience pour aider à mettre en place des bonnes pratiques de gestion du frelon. C’est-à-dire qu’on se retrouve avec un déni. « Le frelon ne pose pas de problème. Le frelon est un problème purement apicole ». Ce sont des réponses que nous avons entendues. Et au final, les apiculteurs ont dû se débrouiller tout seul. Sachant que l’apiculture Bruxelles est une petite apiculture un peu traditionnelle et qu’on se trouve sur un terrain assez sensible entre apiculteurs et naturalistes, mon hypothèse est que ça n’a fait qu’alimenter des divergences de point de vue. Est-ce que c’est parce qu’il y a eu un refus de voir les choses en face et de se dire qu’il fallait prendre le problème à bras-le-corps parce que ça allait demander des moyens humains, des moyens financiers ? Est-ce que c’était sur fond politique ? Ça, je ne saurais le dire, mais en tout cas, il y a clairement eu un décrochage de vitesse à Bruxelles par rapport aux deux autres Régions ».
L’administration régionale Bruxelles Environnement se dédouane de toute négligence. « Sur base des données française, toutes ces mécaniques de piégeage et de pistage ont un effet dérisoire par rapport à la dynamique de population du frelon. Et donc pour nous, ça n’a pas été jugé un choix pertinent et prioritaire vu nos maigres ressources en matière de gestion des espèces exotiques envahissantes de manière générale » se défend Julien Ruelle, responsable du service Développement de la Nature de Bruxelles Environnement. « En 2018-2019, la conduite à tenir qui était inspirée par nos collègues français était essentiellement une gestion des risques et pas une approche qui est liée à celle qui est mise en œuvre actuellement par les groupes de citoyens bénévoles« .
Mais Bruxelles Environnement observe malgré tout avec attention leur travail sur le terrain. « On veut voir les résultats à long terme et de voir si ces résultats se confirment aussi dans des publications scientifiques ou ne fût-ce que se confirme dans la durée« , explique Julien Ruelle.
Cela dit, il le reconnaît sans détour, Bruxelles Environnement n’aura jamais les moyens pour réaliser ce travail titanesque. « C’est une politique qui ne peut pas être raisonnablement prise en charge par les pouvoirs publics. Ça nécessite un investissement en temps et en ressources humaines qui est tout à fait irréaliste pour un effet sur le terrain qui, pour l’instant reste relativement modeste. On doit en plus considérer ça sur du long terme, voire du très long terme. Et pour l’instant, l’approche bénévole peut fonctionner, mais on doit envisager ensemble, avec les bénévoles et les citoyens, la manière dont on peut pérenniser ce type d’action au sein d’un cadre juridique clair« .
À Bruxelles, le Parlement régional n’a pas encore adopté le projet d’ordonnance sur les espèces exotiques envahissantes, qui vise à mettre en application un règlement européen, ce qui contraste avec la situation en Wallonie et en Flandre.